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10/12/2010

Albert Ayler - Témoignages sur un Holy Ghost - Un saint livre

AlbertAyler_livre_w.jpgLa vraie bonne surprise musicale de cette fin d'année n'est pas un disque mais un livre. Un ouvrage qui parle d'un saxophoniste méconnu, habité par la grâce et au destin de rock-star incomprise et déchue, Albert Ayler. Edité au sein de la stimulante collection Le Mot et le Reste, ce recueil de témoignages d'admirateurs, d'écrivains, d'amis et de musiciens permet d'appréhender un peu mieux ce personnage mystérieux.

En donnant la parole à quelques quatre-vingts participants, la vie et l'oeuvre d'Ayler est ici revisitée sous tous les angles. Les mêmes moments clefs de sa courte existence (34 ans) sont racontés de multiples fois, les mêmes phrases citées par différentes plumes. On voyage alors avec lui. Cleveland, le Danemark, la Suède, Orléans où il fit son service militaire et croisa Alain Corneau, son concert en 66 à Paris qui se transforma en bataille d'Hernani tellement il transcendait le jazz et même le free-jazz pour toucher directement à l'âme de la musique, ses deux prestations à la Fondation Maeght en 70 et quatre mois plus tard sa mort, toujours bien mystérieuse et ce corps retrouvé dans l'East River à New-York. Ironie du sort, en ressassant sans cesse les même scènes, cet ouvrage illustre presque l'art d'Ayler qui faisait de courtes mélodies, hymnes ou airs de fanfares découpés, assemblés et rejoués avec une ferveur indécente et quasi-religieuse de vrais moments de pure jouissance. Les témoignages de Daniel Caux et Michel le Bris sont poignants, on découvre de purs amoureux de la musique et d'un homme simple au vibrato énorme. Et si les musiciens dans une belle objectivité avouent ne pas tous avoir fait d'Ayler un exemple à suivre, ils admirent tous son engagement total et désespéré dans son art, à la fois naïf et impressionnant (Le Douanier Rousseau et le Facteur Cheval sont souvent cités). Seuls quelques écrivains se perdent en poêmes abscons et pas vraiment passionnants, sans doute pour démontrer par l'exemple le chemin de la préciosité du free-jazz qu'Ayler n'a jamais emprunté au contraire de beaucoup d'autres.

On retiendra évidemment la phrase de John Coltrane avouant qu'Ayler allait là où lui ne savait pas encore jouer et réciproquement celle d'Ayler à qui l'on demande de jouer aux obsèques de Coltrane ("Mais, je ne pourrais pas jouer en pleurant !"), ces morceaux aux titres mystiques ("Ghost" et surtout "Music is the Healing Force of the Universe") et ses déclarations mytérieuses "Coltrane est le père, Pharoah Sanders est le fils, et moi, je suis l'Esprit Saint (Holy Ghost)". On retiendra sa mort glauque qui n'en finit plus de faire fantasmer (en vain ?) dans un dénuement et une certaine pauvreté et qui renvoie aux plus grands des musiciens maudits (Il fallu quêter pour enterrer Bela Bartok !! gueulait Ferré) et plus près de nous peut aussi rappeller que Cuneiform Records, suite à la mort de Hugh Hopper a édité un disque en édition limitée pour aider un peu sa veuve dans le désarroi...

Et surtout on retiendra cette vision de la musique transcendant tous les genres et qui devrait pousser toujours plus les vrais amoureux de cet art à encourager et chercher là où ils se terrent, souvent très loin des courants dominants, tous ceux qui l'incarnerait encore (Philippe Robert évoque Merzbow, d'autres pensent à Mats Gustafsson ou Peter Brötzmann). Cette musique, atypique et sauvage qui s'impose d'elle-même à ceux qui sont pret à la recevoir, violemment, sans préavis, et saccage toutes les classifications par son évidence, à l'image d'Ayler, qui en jouant sur certains standarts, se foutait parfois de tout, des accords de transitions et du reste pour gueuler dans son saxophone la quintessence même des compositions dans un élan mystique, au risque de faire défaillir les éternels puristes.

Enfin, on retiendra ces mots d'un Jacques Réda touché par la grâce a propos du Summertime d'Ayler:

Il n'a pas joué Summertime. Il s'est agenouillé devant lui, il lui a parlé à voix basse et tendre, il l'a supplié comme pour rappeler à soi quelqu'un qui vient de défaillir et, à demi-défaillant lui-même, il lui a chuchoté et crié combien il avait été beau et combien lui, Ayler l'aimait, et combien cette distance infanchissable où il se retranchait maintenant était effrayante et injuste, et cédant à la colère du chagrin il s'est emporté, entrecoupant d'injonction sa plainte pantelante et presque animalement funèbre. Puis il s'est calmé peu à peu. Il n'a plus émis qu'une lamentation résignée proche du murmure. C'était fini.

 

 

 

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