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26/11/2015

Serge Reggiani "Les Loups sont entrés dans Paris" / Abdoulaye Cissé "Les Vautours" - Les animaux menaçant la paix

Régulièrement, alors que la France ou le monde est frappée par la montée des extrémismes de tous poils, et plus encore quand elle touchée profondément dans sa chair, une chanson refait surface naturellement. "Les loups sont entrés dans Paris", interprétée par l'immense Serge Reggiani, nous parle de l'insouciance qui précède la terreur et qui tant que la menace n'était pas mise à exécution, semble faire office de grigri contra-phobique. Allégorie évidente de l'invasion allemande durant la deuxième guerre mondiale, cette chanson (cet hymne ?) fait vibrer l'âme du peuple de France quand il sent son unité prise à partie. Après les attentats contre Charlie-Hebdo, elle avait d'ailleurs été reprise par Patrick Bruel et Catherine Ringer

Mais il existe une autre chanson, infiniment plus confidentielle, qui utilise les mêmes codes et dénonce globalement les mêmes dérives de la folie des hommes qui veulent assouvir leurs semblables. "Les Vautours" interprétée par le chanteur Burkinabé Abdoulaye Cissé à la fin des années 70 cache, selon toute vraisemblance, derrière des harmonies ensoleillée et un groove entêtant, la mélancolie de l'Afrique face à un occident qui la spolie et la détruit. On retrouve la même évolution inéluctable, couplet après couplet,  mais alors que les loups sont finalement vaincus par le peuple, les vautours, une fois repartis laissent le village à sa désolation.

Qu'il est triste de constater l'amère actualité de cette chanson, presque quarante ans plus tard. Entre temps, le Burkina Faso de Cissé a connu  la liquidation de Thomas Sankara, qui aura prouvé à qui en doutait à quel point le monde occidental, et malheureusement la France dans ce cas particulier, sait faire abstraction de tout humanisme pour défendre ses soi-disant intérêts.

Et puisque les allégories animalières, ramènent tout naturellement vers Jean de la Fontaine et ses fables, sans doute est-il utile de se rappeler que ceux qui se croient agneaux à la merci des loups, peuvent aussi, bien malgré eux, être perçus en vautours par d'autres. Et plus que jamais, on pourra se souvenir de la sentence désespérante et obstinément vérifiable qui conclue Les animaux malades de la peste:

Selon que vous serez puissants ou misérables

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

21/11/2015

"68/88 L'album de nos 20 ans" - Quand Libération laissait Drucker parler musique...

$_35.JPGLa mode des grands classements de tout et de rien ne date pas d'aujourd'hui. En fouillant les bon vieux entrepôts de l'Abbé Pierre, je suis tombé sur cet étrange supplément de Libération, où, pour célébrer les 20 ans d'une révolution manquée qui faillit renverser l'histoire, comme dirait Renaud, la rédaction avait donné à un panel pointu de journalistes le loisir de classer et deviser sur les cent disques majeurs des dernières années. Beatles, Stones, Led Zeppelin, Hendrix, et même les proverbiaux Sex Pistols, que tout le monde cite mais que plus personne n'écoute, les grands classiques du rock sont déjà au rendez-vous. Avec eux, un peu de musiciens noirs (Stevie Wonder et surtout Prince), et un peu de Français pour l'exception culturelle (où l' découvre avec étonnement qu'on préférait alors "L'homme à la tête de choux" à "Melody Nelson"), et pas grand chose d'autre. Vingt-cinq ans plus tard, certains oublis sautent aux yeux, le plus criant, musicalement parlant étant celui de tout groupe allemand. Neu, Can, Kraftwerk, aujourd'hui portés au pinacle des visionnaire de la musique moderne ? Nein ! Rien du tout, rentrez chez vous, Raus ! et laissez nous dire combien Dr Feelgod a révolutionné la musique rock. L'autre incongruité reste l'absence de notre bon vieux hard-rock des familles, Iron Maiden ou AC/DC payant sans aucun doute leurs look capillaire trop déclassé pour les esthètes de Libé, à qui l'histoire a donné raison néanmoins puisque aujourd'hui ces formations sont évidemment tombées dans l'oubli le plus total.

Michel-DRUCKER-350.jpgMais le le meilleur reste à venir dans les commentaires des-dits classements, puisque cinq disques se devaient d'être annotés et chroniqués par les grands journalistes convoqués pour l'occasion. Et dans ces pointures, le cher Michel Drucker, aussi à l'aise que le Prince Albert à la Fête de L'humanité nous offre un monument d'inconsistance culturelle. Prince ? "Le Jules de ma fille l'adore !" Stevie Wonder ? "Je l'ai croisé y'a pas longtemps !" Bashung ? "Je l'ai connu avant tout le monde !"

Chronique de Purple Rain de Prince ( classé 20e)

"Le jules de ma fille était un fondu de Prince, j'ai fini moi aussi par craquer pour ne pas passer pour un "demeuré"! C'est vrai que Prince est un musicien exceptionnel qui bouge magnifiquement, à faire palir - si j'ose dire - la pile électrique Jackson. Je n'ai pas vu le film Purple Rain, et je prie mon gendre de m'excuser une fois encore (j'avais oublié de soir là de changer le numéro de mon décodeur qui me relie quasi quotidiennement à Canal Plus). Cela dit, je sais tout sur le tournage qui eut lieu au studio de la Victorine, à Nice... Le kid de Minneapolis fit mieux que ses confrères d'hier et d'aujourd'hui: Jackson, Springsteen, Bowie: mieux aussi que les Beatles, puisqu'il se mit en scène lui-même. Ce qui ne fut pas du goût de Mary Lambert, l'auteur des clips de Madonna, qui quitta le tournage le seizième jour, suivie de près par Terence Stamp. Pour faire court, j'ai entendu cent fois When Doves Cry, Darling Nikki et Babe I'm a Star, Purple Rain.... Le fiancé de ma fille a raison. Prince bat tous les Jackson à plates coutures sans avoir à décongeler le fantôme de Mick Jagger. Son album est à la fois rock, funk, afro. Une musique de fusion. Bref, Prince est génial. Après ce coulis de superlatifs, j'espère que sa maison de disques me l'amènera bientôt sur le plateau de "Champs-Elysées".

Ni vu ni connu j't'embrouille, je te cause un peu de la maison, des anecdotes inutiles, et quand il faut parler musique "on fera court". Hop, il est déjà temps de signer ce monument. A ce moment de la chronique un petit rappel de la culture musicale de Drucker s'impose:

 

 

C'est rétrospectivement grâce à de telles supercheries que l'on mesure l'importance de ne pas laisser trop d'importance aux avis des autres. Que les classements qui n'en finissent plus de pulluler, les "discothèques idéales" et les "morceaux à avoir écouter avant de trépasser" ne valent pas grand chose. La vérité d'hier ne sera pas celle de demain, alors choisissons nous-mêmes les artistes qui nous touchent et nous parlent, et laissons ces classements, et autres avis d'autorité à ceux qui ont déjà renoncé à se forger leur propre culture.

 

 

 

05/11/2015

Colin Stetson & Sarah Neufeld "Never Were the Way She Was" ou le chant des profondeurs

CST113cover_1400px.jpgEn 1976, Jan Garbarek a enregistré Dis accompagné à la harpe éolienne. Au gré de ses pérégrinations sur la côte norvégienne, il avait pu composer, improviser et jouer avec ces sons sans commencement ni fin nés des caprices du vent, tentant ce capter et d'apprivoiser les forces supérieures des éléments. Si le saxophoniste nordique n'avait alors pas renoncé à son lyrisme habituel, il démontrait déjà toute la fascination que peuvent exercer les grondements sourds et fluctuants de la nature sur ceux qui savent les écouter.

En adaptant au saxophone la respiration circulaire qui lui permet de jouer sans interruption et en exploitant la moindre possibilité musicale de l'instrument, Colin Stetson, parvient à s'affranchir de ces dernières contraintes. De fait, il transforme sa pratique au point de laisser l'impression qu'il joue autre chose, autrement. Les virtuoses multiplient les notes, s'engouffrent dans des montées en apnée, s'épuisent à la recherche de l'extase. Coltrane, Parker ou Ayler piquaient du nez, se cassaient les reins ou donnaient leurs barbiches à voir aux anges ; Stetson, lui, se contente de tanguer au rythme d'une douce marée. Pourtant, l'effort n'en est pas moins violent, harnaché de toutes part, bardé de micros (dont un au creux de son cou, amplifiant un chant archaïque au plus près des cordes vocales), il se mue en homme orchestre avec son seul saxophone. L'exercice est impressionnant, et le mieux reste encore de se le laisser expliquer par l’intéressé.

 

 

Perdue quelque part entre l'ancestral didgeridoo, le chant diphonique et les répétitions expérimentales, cette musique, indissociable de celui qui la porte représente quelque chose de fondamentalement neuf dans le paysage sonore. Même si un homme seul avec un saxophone, sera instantanément classé dans la catégorie Jazz, Colin Stetson joue donc bien plus que cela. Sa musique est celle des éléments, du vent et de la terre, et il faut la recevoir comme telle, au risque de se laisser emporter

060842-003_1822157_32_202.jpgDernièrement, Colin Stetson s'est associée avec la violoniste Sarah Neufeld qui s'était alors surtout illustrée au sein d'Arcade Fire. Son jeu est plus classique, mais en insistant sur quelques notes, les répétant jusqu'à annihiler l'idée de mélodie (mis à part quand elle chante parfois), la Canadienne aborde la musique sous le même angle que le saxophoniste, et si son jeu évoque plus la forêt et la faune que les grandes ruptures telluriques, il se lie à merveille à celui de Stetson. Pour avoir eu la chance de les voir en concert, et pouvoir en plus éprouver leur disponibilité, je ne peux que vous conseiller d'aller à leur rencontre, directement ou non.

Won't Be a Thing to Become