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27/01/2016

Renaud, Gil Scott-Heron et Abdourahman Waberi " La divine chanson" La musique jusqu'au bout

maxresdefault.jpgLe monde a les yeux humides et semble retrouver la foi en entendant Renaud clamer qu'il est toujours debout, alors je me sens honteux de préférer quand il était à moitié enterré.


Ce n'était qu'il y a quelques mois, Grand Corps Malade avait réussi à tirer trois minutes de poésie de son gosier ravagé. Une ode à son fils qui veut faire du bruit sur sa batterie, un cri d'amour d'un père qui pleure le père qu'il n'est plus. A peine une mélodie pour faire semblant au milieu, mais qui ne servait même pas à grand chose, la musique de Renaud était dans ses mots, dans sa voix. Qu'elle soit made in Paname ou made in Pall Mall, peu importe, c'est la sienne et il faisait avec.

Renaud "Ta Batterie"

Alors j'ai cru naïvement, et aussi parce que j'en crevais d'envie, que son disque annoncé depuis peu allait entériner ce constat évident : Renaud n'a pas besoin de savoir chanter pour faire de la chanson ou un disque, il a juste besoin d'être Renaud, d'avoir un stylo et de laisser son talent travailler pour lui. D'autres auraient pu habiller ses textes de musique, piano mélancolique, percussions glaçantes, boucles entêtantes, free-jazz incandescent, tout aurait était possible.

Mais il n'en est rien a priori. On entend depuis quelques jours des nouvelles du chanteur, toujours agrémentées d'un bulletin de santé récent. Il ne boit plus, il boit moins, il fume un paquet au lieu de cinq. Il ne manque plus que son taux de Gamma GT et sa radio des poumons et on saura vraiment tout ce dont on ne devrait rien avoir à foutre. La chanson qui va avec s'appelle « Toujours debout », elle est portée par une mélodie efficace et répond aux attentes supposées du public : Renaud confirme qu'il n'est pas encore mort, que les journaleux sont des cons et qu'il aime ses fans. 

 

En tant qu'admirateur je suis très content qu'il pète la forme, mais je ne vois pas l'utilité de sortir un tel titre. Il peut rester au soleil, pêcher, se refaire une santé en thalasso, prendre soin de lui, de ses proches, revivre, mais je n'attends pas de lui qu'il nous marmonne la chanson médiocre qu'on lui réclame.

scott-heron-gil-509868c469cd1.jpgLe destin de Renaud, rejoint donc encore celui de Gil Scott-Heron, malgré tout ce qui oppose les deux hommes. Comme il y a quelques années quand ce dernier avait au bout de sa souffrance sorti un disque éblouissant. Je n'avais pu m'empêcher (déjà) de faire le parallèle avec son alter ego parisien, lui aussi tombé au fond du fond du trou. Addictions, déchéance totale, Scott-Heron avait trop vécu. Sa voix si belle et entière d'antan s'était déchirée, lui-même aurait fait pitié à un SDF avec son antique casquette, sa bouche édentée et son allure de vautour décharné. Pourtant, avec ses moyens, il tutoyait la grâce absolue, donna encore quelques concerts avant de partir définitivement quelques mois après cet ultime offrande. J'aurais égoïstement aimé que Renaud prenne ce risque, celui de se planter ou de se sublimer en allant au fond de lui, qu'il nous parle de ses doutes qui le rongent, de sa déchéance physique, qu'il nous parle de lui comme il l'a toujours fait et pas de l'image qui s'est construite autour de lui depuis une quinzaine d'années.

ladivinechanson-hd-572107.jpgMais si Gil Scott-Heron revient aussi dans ses lignes, c'est enfin et surtout parce qu'un superbe livre vient de lui être consacré. « La divine Chanson » retrace très librement la vie du chantre du ghetto à travers les yeux de son chat et le prisme de l'admiration de son auteur Abdourahman A.Waberi. Les épisodes les plus glauques de sa vie, comme quand il perd son dentier en plein concert côtoient les souvenirs d'une jeunesse entourée de l'amour de sa grand-mère ou l'ombre d'un père absent et atypique, footballeur baroudeur autour du monde. Mais surtout, ce livre témoigne d'un amour éperdu pour l'art et la musique.

« Chacun d'entre vous comprend la chanson à un niveau différent, parallèle à la profondeur de sa compréhension. Les grands maîtres de la science du blues des origines, ceux que j'appelle affectueusement les bluesologues, ont démontré quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent de nos jours […] Ensuite c'est le niveau intérieur atteint par ceux qui ouvrent grand leur âme tout au long de leur existence.[...] Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur. Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mot ni en musique. Il est donc condamné à rester indescriptible. »

Abdoudrahman A. Walteri - La Divine Chanson

20/01/2016

Marion Brown "Afternoon of a Georgia Faun" Toute la douceur du free.

afternoon-original.jpgEn remontant aux origines du label allemand ECM, aujourd'hui connu pour son soucis de la qualité sonore et l'esthétique visuelle toute en sobriété de ses pochettes, on reste étonné de leur ligne éditoriale d'alors. Manfred Eicher, n'avait pas encore pris Keith Jarrett ou d'autres futurs piliers du label sous son aile, tout restait à inventer, et c'était la liberté et l'audace qui prenaient spontanément la parole. Ainsi, parmi les premiers à enregistrer, figurent déjà une grande partie de l'avant garde du jazz européen, mais aussi, de nombreux musiciens afro-américains qui disparaitront ensuite du paysage. Mal Waldron inaugure la collection, Robin Kenyatta et son sublime Girl from Martinique suivra bientôt, et entre temps Marion Brown, saxophoniste génial livre Afternoon of a Georgia Faun entouré d'un aréopage de musiciens hors-pair.

Sur deux longues plages, Brown et ses sbires tissent des ambiances étranges, mais d'une incroyable sérénité, prenant à contrepied les excès du jazz libre d'alors qui versait souvent dans un déluge de décibels qui permettait de couvrir parfois un manque d'inspiration. Ici, le silence compte autant que le bruit, la première face, qui se veut le reflet de la vie de la faune de Géorgie respire à pleins poumons. Oiseaux, insectes, feuillages bruissent en harmonie. Si la violence existe bel et bien, elle n'est que suggérée, et ne prend vraiment forme que lorsque que Chick Corea et son piano inquiétant prennent la parole. En avançant ainsi à découvert, Marion Brown, donne les clefs de sa musique à l'auditeur, libre à lui d'aller où bon lui semble. "Djinii's Corner", (joué plus que composé en hommage au fils du pianiste) se fait plus agressif, plus bruyant. Sensibles aux forces de l'improvisation collective, les musiciens décident d'échanger leurs instruments pendant le morceau, évoluant en dehors de leur zone de confort pour mieux se recentrer sur l'essentiel: le rythme, la mélodie et l'écoute mutuelle. Ce rapport très simple à la musique est d'ailleurs la vertu première de ce disque. Au recto de la pochette du vinyl originel, on peut d'ailleurs lire ces quelques mots de Marion Brown

Un autre aspect important de cet enregistrement est l'emploi d'assistants. En fait, les personnes que j'ai choisi pour m'assister ne sont pas des musiciens, mais des personnes qui ont le sens de la mélodie et du rythme. J'ai dans l'idée qu'il est possible aux non-musiciens de participer à une expérience musicale sans être techniquement opérationnel au sens théorique du terme. Dans le futur, j'ai l'intention de faire encore appel à des non-musiciens pour les mêmes raisons. Ça fonctionne. Essayez, à l'occasion.

Sur ce Afternoon_of_a_Georgia_Fawn.jpgmême disque, ces anonymes se mêlent d'ailleurs à ceux des instrumentistes accomplis que sont Anthony Braxton, Chick Corea, Andrew Cyrille, Bennie Maupin ou Jeanne Lee. En jetant un coup d’œil à la récente réédition, on peut constater que si les grands noms de l'improvisation sont bien là pour donner le ton de cette belle expérience collective, ceux des discrets n'apparaissent pas. Autres temps, autres mœurs... Voici donc l'occasion de citer à la postérité Larry Curtis, William Green, Jack Gregg, Billy Malone et Gaylon Palmoré, qui ont eux aussi participé à l'enregistrement de ce disque essentiel.

 

 Afternoon of a Georgia faun

19/01/2016

Stephan Micus - "Implosions" & "The Garden of Mirrors"

the-garden-of-mirrors1.jpgimplosions.jpgStephan Micus s'est pas un virtuose, n'a pas révolutionné et ne révolutionnera jamais la musique. Il se contente de jouer des instruments du monde entier qu'il ramène avec lui, en se multipliant pour se muer en un orchestre à lui tout seul. Au cœur des livrets des disques qu'il a enregistré il détaille d'ailleurs ces objets bizarres, combien il en utilise et d'où ils proviennent, mode d'emploi pour auditeur curieux en manque de voyage.

Si les superpositions des airs rendent sa musique épaisse et parfois compliquée, elle n'est en revanche jamais complexe. C'est cette simplicité, presque sa naïveté dans son approche artistique qui en fait à la fois sa grande force et son plus grand tort auprès des puristes de l'audace et de l'extravagance. L'allemand s'est enfermé lui-même dans cette sorte de New Age de qualité supérieure qui n'atteindra probablement jamais tous ceux qui pourraient l'apprécier. A l'art absolu et ambitieux, Stephan Micus a préféré l'artisanat honnête, méticuleux et humble. Il précise d'ailleurs au recto d'Implosions son deuxième album datant de 1977

La musique ce cet album n'est pas japonaise, indienne, afghane ou bavaroise - Il ne s'agit pas de musique traditionnelle- [...] Mais il contient le désir sincère de comprendre les racines de ces cultures.

S'il cultive son amour pour les accords aériens et les résonances multiples en privilégiant souvent les instruments à cordes tels le sitar indien où le zither bavarois qui emplissent l'espace de leurs harmoniques, il sait aussi jouer des mélodies plus essentielles, notamment grâce au Shakuhachi. Là encore son jeu n'a rien de la transcendance ancestrale japonaise des grands maîtres, mais son rapport direct avec l'instrument et ses capacités lui permet d'en tirer le meilleur parti pour ses compositions. Et parfois, la magie opère au point de vraiment devenir captivante, comme avec la vingtaine de minutes aux reflets folk de guitare et au chant profond de As I Crossed a Bridge of Dreams  (Implosions), où l'émouvante polyphonie de Earth (The Garden of Mirrors). Alors on se laisse aller à un plaisir ni honteux ni ridicule, on profite de la musique comme on admire un coucher de soleil, en se contentant de s'émerveiller.

Earth

As I Crossed a Bridge of Dream

Et pour finir avec une petite note d'humour, ce commentaire trouvé sur YouTube sans doute encore mieux l'art de Stephan Micus, l'homme qui nous permet enfin d'écouter de l' Ambient sans rougir.

 Un jour au début des années 1980, j'ai vu Stephan en concert. La musique était tellement relaxante que je me suis endormi au milieu du concert et je me suis réveillé à la fin quand le public applaudissait. Mais je n'ai aucun regret, je pense que j'ai expérimenté une autre façon de profiter de la musique. Je n'ai pas eu l'impression de manquer une seule note.