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11/05/2016

Laurent de Wilde "Les Fous du Son", une ode aux hommes, aux rêves et à l’Électricité.

 

9782246859277-001-X_0.jpegLa tâche était gigantesque : retracer l'histoire de ces inventeurs, ces ingénieurs qui ont en un peu plus d'un siècle autant modifié la musique que les musiciens eux-mêmes. Lire Les Fous du Son, permet déjà de prendre conscience de cette incroyable métamorphose qui a fait de la musique (et du son de manière globale) un produit de consommation courante, transformable, transportable, reproductible et aussi propice à créer ainsi d'autres formes artistiques.

Si Laurent de Wilde le musicien et pianiste transpirait à travers sa fascinante biographie de Theolonious Monk, ici il s'efface derrière le curieux, le passionné, l'ingénieur, l'ingénieux, le bidouilleur, et surtout l'admirateur ébahi. Autant de facettes de sa personnalité qui ressortent quand il évoque ces grands hommes, car il les aime, sans aucun doute. D' Edison, la machine à inventer des machines, méthodique, procédurier, orgueilleux et insatiable aux derniers créateurs de synthétiseurs les plus perfectionnés, il retrace la vie (souvent chaotique) et l'oeuvre de ces grands obnubilés du son. Les ressemblances entre leurs destins (bricoleurs depuis toujours, souvent engagés dans les services de communication pendant la guerre, passionnés au point de délaisser leur famille, et surtout piètres négociateurs et gestionnaires) impressionnent. La galerie de Géo Trouvetout qui s'étale sur un siècle regorge de personnalités pour lesquelles un biopic hollywoodien pourrait rendre hommage, tellement leurs vies se sont révélées hors du commun. Et de tous ces énergumènes, ce sont les plus atypiques, les plus solitaires qui retiennent l'attention

Thadeus Cahill en premier lieu, qui voulait distribuer la musique comme l'eau courante aux foyers aisés de New-York, au risque de polluer toutes les conversations téléphoniques d'alors; Lev Termen, le soviétique exilé, espion à ses heures perdues et père du toujours poétique et impressionnant Theremin; Maurice Martenot probablement le plus musicien de tous, qui ne pensait ses créations ondulatoires que pour être jouées ; Rhodes qui a créé un orgue mythique en voulant faire de la vulgarisation musicale... Jusqu'aux derniers Moog (proncez "MOG") et Buchla (prononcez "BOUCLA"), aux inventions sans doute moins immédiatement révolutionnaires aux yeux et aux oreilles des novices, mais dont de Wilde parle avec tant de tendresse et d'admiration qu'on ne peut douter de leur talent...

Et il y a Raymond Scott. Sans doute le plus fou, le plus instinctif et le plus iconoclaste de tous ces étranges personnages. Tellement atypique que son chef d'oeuvre, l'Electronium pouvait même « composer » seul, et fut acquis (avec son créateur qui seul pouvait le faire fonctionner) par Berry Gordy de la Motown pour alimenter son usine à tubes. L'histoire de l'homme, la beauté formelle de l'objet et leurs destins intimement liés (puisque le bazar végète depuis la mort de son maître sans que personne n'ait vraiment réussi à l'utiliser) relèvent plus de la poésie pure. On pense au Facteur Cheval, qui construisit son Palais Idéal pendant toute sa vie devant une telle existence où une création dépasse et dévore son géniteur.

 

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Evidemment, un tel ouvrage provoque une incroyable soif de découverte d'un domaine in fine très méconnu ; mais là encore, pas de soucis : magnanime et magnifique, l'auteur nous offre sur son site, moult documents visuels et sonores pour nous guider et prendre un peu plus facilement la mesure de ces découvertes... Il incite aussi à se replonger dans sa discothèque pour redécouvrir avec un regard neuf ce qu'on avait si naïvement écouté jusqu'alors. Il était donc certain que j'allais proposer très immodestement une sélection personnelle :

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Anthology of Noise and Electronic Music (Sub Rosa)

index.jpgUne somme monumentale et qualitative de musique électronique allant des premières expériences à la scène actuelle en sept volumes. Indispensable pour tous ceux qui aiment les antiques « wizz » et les bruitages les plus fous, le tout guidé par une indéniable et surprenante musicalité.

 Walter Carlos – Switched on Bach (CBS)

J'avais acheté sans vraiment l'écouter ce disque de Walter Carlos, pionnier de l'électronique, qui, aidé par le bon Bob Moog avait à la fin des années 60 ouvert la voix de la relecture des grands classiques. Et c'est évidemment ce bon vieux JS Bach, qui avait ouvert la voix. Redécouvrir cette œuvre aujourd'hui tient plus de la curiosité, car bien que Glenn Gould en personne ait déclaré son amour à cette musique, il est terriblement périmé aujourd'hui. Il reste néanmoins au verso de la pochette, les notes de l'ingénieur associé au projet qui lui donne tout son sel. Enfin, j'ai découvert en lisant Les Fous du Sons que Walter Carlos et Wendy Carlos, la compositrice de musiques de film dont TRON étaient une seule et même personne, et l'un des premiers personnages publics, bien avant les frères Wachowski ou Bruce Jenner à assumer et vivre son changement de sexe.

Olivier Messiaen – Fête des belles eaux pour sextuor d'ondes martenot. (Erato)

R-841816-1354874401-3045.jpeg.jpgLes sonorités limpides des ondes martenot s'expriment par l'intermédiaire d'un des plus grands compositeurs du vingtième siècle et de l'ondiste Jeanne Loriod qui rendent ainsi hommage au travail de Maurice Martenot, dingue de musique et d'électronique.

 

 Prospective XXIe siècle (Philips)

L-58423-1167786852.gif.jpgMettre à l'honneur un disque plus qu'un autre serait injuste, tant cette collection ambitieuse a hébergé de trésors de la musique électronique. Pierre Henry, XenakisBernard Parmeggiani, presque tous les grands musiciens chercheurs de son de l'époque ont apporté leur écot à cette passionnante entreprise. Label aujourd'hui mythique, recherché par les cratediggers et musiciens, Prospective 21e siècle, immédiatement reconnaissable à ses pochettes toutes en effets visuels métalisés reste un havre d'expérimentations et de découvertes incroyables

arton3469981.jpgJozef Dumoulin – A Fender Rhodes Solo (Bee Jazz)

Une ode au piano électrique culte des années 70 (encensé par Laurent de Wilde, complètement amoureux de ce petit instrument portatif) qui a laissé une empreinte indélébile sur son époque. Le belge Jozef Dumoulin lui offre tout un disque. Seul avec son Fender Rhodes et ses effets électroniques, il livre un album sans concessions, souvent lourd, presque poisseux qui n'a sans doute pas été apprécié à sa juste valeur lors de sa sortie. En délaissant les mélodies au profit des ambiances, et allant fouiller au plus profond des entrailles de son compagnon, il poursuit pourtant à son niveau les expérimentations de ceux qui l'ont enfanté.

 Enfin, tout au long de la lecture des Fous du Son, il m'est souvent revenu à l'esprit des extraits du dernier film d'Hayao Miyazaki « Le vent se lève », qui retrace la vie d'un ingénieur aéronautique japonais qui a voué sa vie aux avions. On y retrouve notamment Giovanni Caproni, concepteur italien aussi génial que fou qui créait des aéronefs aussi monumentaux que fragiles dont le vol hésitant est profondément émouvant. Comme quoi, il n'est pas toujours nécessaire d'être un artiste pour faire des œuvres d'art, et que les ingénieurs ont souvent aussi en eux, cette part d'élégance et de folie que l'on a parfois tendance à leur refuser.

 

 

 

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