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28/10/2015

« Ou bien le débarquement désastreux », « Printemps », "L'Argent" quand le discours devient musique.

La musique, et l'art en général n'ont pas besoin d'être analysés pour être appréciés. Ils devraient nous traverser comme le bon vent, et idéalement, nous n'aurions qu'à les attendre, tels de dociles girouettes, bien huilées, prêtes à bouger avec sollicitude. Le seul devoir à avoir par rapport à l'art est d'être libre, dénué le plus possible de tout jugement préalable, prêt à ployer sous sa tempête, à se faire caresser par sa gentille brise, à se soumettre à ses alizées réguliers. Cependant parfois, l'art et la musique en particulier, ne nous parvient pas sous sa forme la plus conventionnelle. Il lui arrive de charrier avec elle collages sonores, bruitages, discours... mais il faudra que ces mots, ces histoires, ces témoignages, effets pyrotechniques, techniques, conversations ne parviennent à l'auditeur que comme de la pure musique, au risque que de n'être qu'un amalgame médiocre d'idées et de notes.

 

346_ou_bien.jpg« Ou bien le débarquement désastreux »  (ECM) est un disque étrange, tiré des spectacles de Heiner Goebbels, où se mélangent rythmes africains, saillies électriques brutales et textes d'explorateurs, mais aussi une description fantasmée de la forêt africaine et de ses pouvoirs surnaturels de Heiner Muller (Herakles II ou L'Hydre). Au fil de courts passages, on devient l'intrépide voyageur qui se dissous dans la végétation. Un air de kora en fond sonore, la diction parfaite et confortable du narrateur, et quelques bruitages inquiétants suffisent pour vivre par procuration le dangereux périple, à condition de ne pas se focaliser sur la musique ou le propos, mais bien de se laisser englober par l'ensemble. Ainsi de la même façon que la bête traquée se révèle être la forêt en elle même, le bonheur se retrouve dans le voyage même et non à travers la compréhension de tous les tenants et aboutissants de celui-ci.

Les premiers jours
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Comme le vent augmentait
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Sylvaine Hélary – Printemps Spring Roll 195.jpgPareillement au cœur de « Printemps » de Sylvaine Helary, (sorti récemment sur l'excellent label Ayler Records) se retrouve le témoignage fascinant d'un bloggeur égyptien pendu au téléphone, perdu dans un taxi, en plein printemps arabe qui tente de comprendre comment cette révolution avance et progresse. Comme Ulysse, attaché à son mat, il faudra être fort, ne pas interpréter, ne pas céder au sirènes de la compréhension immédiate, de la vérification factuelle. Il faudra recevoir tout cela comme de la musique, ressentir la crainte et l'espoir, mais renoncer à analyser d'où ils proviennent. Tout cela est plus que de la musique, mais il faut l'entendre comme telle, si possible même comme la première berceuse rassurante de notre mère, en toute innocence, et en toute confiance. Alors la voix grave de l'anonyme deviendra instrument, ses paroles se changeront en mélodies, et ses interrogations ou ses certitudes en improvisations. Perdu dans les bruitages et les chuintements, les percussions hasardeuses, la vie de la cité, les errances d'un homme dont on ignore tout, on se surprend plus à vivre l'événement qu'à l'écouter, et les sensations pures, instinctives véhiculées tout au long de ce morceau valent au moins autant que la vérité des faits disséqués sur l'autel d'une prétendue objectivité.

 

largent.jpgLe tromboniste Yves Robert lui, poussa même l'audace à créer une œuvre en s'accompagnant de discours d'économistes ou de philosophes qui devisent sur l'argent. Alors que Goebbels et Helary ont pris un spectacle vivant comme base de leurs disques, ici, tout est pensé à l'origine d'un point de vue uniquement sonore. Et même si sur scène, Elise Caron, remplace les intervenants pour mettre sa musicalité au service de leur pensée, Yves Robert parvient, malgré l'infinie âpreté du sujet, à en faire une partie et seulement une partie de son propos. Jamais les élucubrations, aussi profondes voire complexes n'éclipsent la musique, tout simplement parce que ces élucubrations, font partie de cette musique, intense, polymorphe et passionnante.

 

"Everybody soloes, no one soloes", tout est de la musique, rien n'est de la musique. La musique apparait naturellement, là où l'oreille jouit de tout son saoul.

 

 

14/10/2015

Yaron Herman "Everyday", Ibrahim Maalouf - La malédiction du succès

1441038130_front.jpgA ses débuts, Yaron Herman jouait à merveille à la fois du piano, et de la discrétion. Sur la pochette de son premier album en trio (« A Time for Everything ») qui allait révéler au grand jour sa musicalité, il apparaissait presque de trois-quart dos, tout en apparente timidité. Quelle différence aujourd'hui avec « Everyday », sorti récemment chez Blue Note, où le pianiste a troqué son statut de jeune prodige pour celui de star assumée du jazz avec l'assurance et la confiance qui vont de pair.

Adieu, Yaron, l'ex-basketteur et ses potes mal coiffés qui l'accompagnaient alors avec insouciance et talent (ah, Toby Crane...), bonjour et respect à Herman / Birdman / Superman, stylisé en façade de son album, le regard décidé sur fond de lumières de la ville. Accompagné par le batteur Ziv Ravitz avec qui il s'accomplit en symbiose depuis quelques temps, le pianiste a de toute évidence laissé les hésitations au vestiaires lors de sa transformation en super-héros ; il fonce droit au but avec un son direct et efficace : Un enchainement de titres pensé comme un album de pop, pas de compositions à rallonge, douze plages, pour trois petits quarts d'heure de jazz envoyés par pneumatique directement dans le buffet. L'exercice est impressionnant et charrie avec lui des moments de pure extase (« Points of You »et « Everyday » où l'on retrouve avec bonheur ses triturations pianistiques qui vont bien au-delà du simple effet de manche), et aussi d'autres moins intenses, comme la jolie introduction « Fast Life » entre Keith Jarrett et Michael Nyman qui semble destinée principalement à séduire les auditeurs les moins habitués au genre ou l'étrange « Volcano » où Herman s'essaie au chant, sans doute en vue d'une prochaine évolution en rock-star planétaire.

Car voilà tout le malheur de Yaron Herman, catapulté jazzman de première ligne : En essayant légitimement d'élargir son public, il décevra presque automatiquement ceux qui avaient adoré jouer les Happy Few en découvrant son talent il y a quelques années. Il rejoint ainsi le trompettiste Ibrahim Maalouf dans les rangs de ceux qui arrêtent de plaire au milieu du jazz quand il commencent à trop sortir de l'anonymat. Pour ce dernier, qui a connu une ascension fulgurante en mettant à l'honneur une musique métissée dopée aux effluves de l'orient, le rejet d'une certaine frange de ses confrères tutoie les excès. En quelques mois, une apparition aux César et un disque avec Oxmo Puccino, Maalouf est parvenu à gonfler beaucoup de monde en soufflant dans sa trompette à quart de ton, récoltant notamment un tacle au niveau des rotules glissé à travers un hommage au regretté Eddy Louiss qui ne méritait sans doute pas cela.

Même si Yaron Herman cristallise moins les passions qu' Ibrahim Maalouf, il demeure important de réussir à dissocier la musique de l'artiste pour apprécier au mieux l'un et l'autre. Le talent du pianiste reste indéniable, profond, et le souvenir de ses performances scéniques éblouissantes suffit pour avoir confiance en l'avenir et en sa capacité à évoluer. Tant qu'il restera cet animal musical, penché sur son piano comme un grizzli, chuintant et se levant au rythme de l'instant, on pourra lui pardonner d'être un peu plus sous les feux de la rampe que ses collègues, et on pourra même lui pardonner d'aimer ça et d'en profiter, et vraiment en faisant un dernier effort, on arrivera même à lui pardonner d'avoir cité Jacques Attali dans ses remerciements au cœur du livret.