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19/01/2016

Stephan Micus - "Implosions" & "The Garden of Mirrors"

the-garden-of-mirrors1.jpgimplosions.jpgStephan Micus s'est pas un virtuose, n'a pas révolutionné et ne révolutionnera jamais la musique. Il se contente de jouer des instruments du monde entier qu'il ramène avec lui, en se multipliant pour se muer en un orchestre à lui tout seul. Au cœur des livrets des disques qu'il a enregistré il détaille d'ailleurs ces objets bizarres, combien il en utilise et d'où ils proviennent, mode d'emploi pour auditeur curieux en manque de voyage.

Si les superpositions des airs rendent sa musique épaisse et parfois compliquée, elle n'est en revanche jamais complexe. C'est cette simplicité, presque sa naïveté dans son approche artistique qui en fait à la fois sa grande force et son plus grand tort auprès des puristes de l'audace et de l'extravagance. L'allemand s'est enfermé lui-même dans cette sorte de New Age de qualité supérieure qui n'atteindra probablement jamais tous ceux qui pourraient l'apprécier. A l'art absolu et ambitieux, Stephan Micus a préféré l'artisanat honnête, méticuleux et humble. Il précise d'ailleurs au recto d'Implosions son deuxième album datant de 1977

La musique ce cet album n'est pas japonaise, indienne, afghane ou bavaroise - Il ne s'agit pas de musique traditionnelle- [...] Mais il contient le désir sincère de comprendre les racines de ces cultures.

S'il cultive son amour pour les accords aériens et les résonances multiples en privilégiant souvent les instruments à cordes tels le sitar indien où le zither bavarois qui emplissent l'espace de leurs harmoniques, il sait aussi jouer des mélodies plus essentielles, notamment grâce au Shakuhachi. Là encore son jeu n'a rien de la transcendance ancestrale japonaise des grands maîtres, mais son rapport direct avec l'instrument et ses capacités lui permet d'en tirer le meilleur parti pour ses compositions. Et parfois, la magie opère au point de vraiment devenir captivante, comme avec la vingtaine de minutes aux reflets folk de guitare et au chant profond de As I Crossed a Bridge of Dreams  (Implosions), où l'émouvante polyphonie de Earth (The Garden of Mirrors). Alors on se laisse aller à un plaisir ni honteux ni ridicule, on profite de la musique comme on admire un coucher de soleil, en se contentant de s'émerveiller.

Earth

As I Crossed a Bridge of Dream

Et pour finir avec une petite note d'humour, ce commentaire trouvé sur YouTube sans doute encore mieux l'art de Stephan Micus, l'homme qui nous permet enfin d'écouter de l' Ambient sans rougir.

 Un jour au début des années 1980, j'ai vu Stephan en concert. La musique était tellement relaxante que je me suis endormi au milieu du concert et je me suis réveillé à la fin quand le public applaudissait. Mais je n'ai aucun regret, je pense que j'ai expérimenté une autre façon de profiter de la musique. Je n'ai pas eu l'impression de manquer une seule note.

 

 

09/12/2015

Gerard Marais & Joseph Dejean "Duo" - La ligue des guitaristes extraordinairement méconnus

dm.jpgLa chine de disques a ceci de fascinant qu'elle vous permet d'accéder directement au travail de musiciens dont vous ignoriez tout, ou presque, un quart d'heure auparavant. Prenez Joseph Dejean: qui aujourd'hui se souvient de ce guitariste, pourtant lauréat du prix Django Reinhardt, et membre du Cohelmec Ensemble, orchestre ambitieux de musique improvisée du début des années 70 ? De même, qui, même parmi les plus mélomanes d'entre nous connait véritablement Gérard Marais, qui a également participé au sein du mythique Dharma Quintet à l'émancipation du jazz hexagonal ? Le temps oublie de trop nombreux talents qui ont souvent juste eu le tort de ne rien faire d'autre que l'excellente musique. A l'heure des grands classements, et de ceux qui se plaisent à réécrire en direct l'histoire de la musique, un peu de curiosité permet de redécouvrir avec une oreille neuve et attentive ces centaines de disques confidentiels.

Ces deux guitaristes ont ainsi enregistré en 1975, et peu de temps avant la disparition tragique de Joseph Dejean, un album ensemble. DUO à moitié réalisé en studio, où l'ambiance est feutrée, la musique plus écrite et la virtuosité maîtrisée comme avec le superbe Kimi Clio, et à moitié pris sur le vif en public, avec une ambiance plus incertaine, des distorsions malsaines, des mélodies noyées dans la masse. Inclassable, éparpillé, cet album vous pose devant les mêmes interrogations qu'il y a quarante ans. Il pousse des portes qui s'entrouvraient sur des univers fascinants qui auraient mérités d'être explorés plus avant.

Kimi Clio

Naturam 2

Improvisation, duel /duo tout en impressions et textures étranges

 

Et puis tout se termine, Marais et Dejean se taisent et vous laissent avec vos questions, avec ce disque, un peu génial, un peu bancal, un peu jazz et un peu rien qui se suffit néanmoins à lui-même. Et au terme de ce voyage, apparaissent en filigrane d'autres guitaristes atypiques qui n'auront qu'effleuré la reconnaissance de leur talent singulier comme Philippe Deschepper ou Raymond Boni, qui eux aussi seront de nouveau à l'honneur quand la saine curiosité du chercheur de sons se penchera sur leur musique.

Pour les curieux: Le site de Gérard Marais

03/12/2015

Alain Peters "Rest' la Maloya" - La Réunion de tous les talents.

Déco6a00d8341c737e53ef01b8d1199356970c.jpguvrir la musique d'Alain Peters reste un choc et un émerveillement similaire à celui que l'on peut ressentir en embrassant du regard l'île de la Réunion du haut du Piton des Neiges. Tout vous arrive d'un coup dans les neurones, on voudrait se pencher sur chaque détail mais la beauté absolue de l'ensemble empêche toute analyse pour laisser place à une admiration béate. Personnage atypique, qui comme tout artiste maudit qui se respecte passa une bonne partie de sa vie à la détruire méthodiquement, Peters reste, peut-être plus encore que Danyel Waro, l'âme musicale de son île vingt ans après sa disparition.

S'il a beaucoup joué à partir de la fin des années 70, touchant à la fois au jazz fusion tropicalisé comme au folklore le plus profond, il reste peu de témoignages de cette époque, quelques dizaines de morceaux, issus de cassettes audio, enregistrements quatre pistes artisanaux qui permettent néanmoins d'appréhender son instinct musical insensé. Son œuvre respire son île, on y retrouve du soleil, un peu de moiteur, pas mal de nonchalance aussi. Et de cette nonchalance bien aromatisée au rhum local, découlent naturellement des bijoux comme "La pêche Bernica", où l'histoire bien banale des jeunes désœuvrés qui laisse la messe aux curés pour aller draguer de la malbaraise au bord de l'eau. Pour qui ne parle pas le créole, la fascination est sans doute encore plus grande, car cette langue laisse passer l'essentiel aux oreilles francophones, et en quelques phrases et locutions attrapées au vol, permet à l'auditeur de toucher une ambiance dans son ensemble, sans se perdre dans ses détails.

 

Poète, musicien, et donc aussi malheureusement alcoolique, Alain Peters connaitra aussi l'hôpital psychiatrique, l'exil en métropole et l'oubli avant de revenir très furtivement sur le devant de la scène réunionnaise quelques mois avant sa mort. Les rares témoignages vidéo disponibles de lui concernent essentiellement cette dernière partie de sa vie, où ravagé par les excès, il ne livre qu'un pâle aperçu de son talent, un peu à l'image d'un Renaud errant depuis plusieurs années à la recherche de son passé. Cependant, les rares images de lui en pleine période créatrice créatrice témoignent d'une intense force musicale.

A travers un LP qui reprend quelques uns des titres les plus marquants de la carrière météoritique d'Alain Peters, nous avons de nouveau l'occasion (avec aussi le CD Paraboler sorti il y a plusieurs années) de se réapproprier un peu de ce génie méconnu. Pour tous les mélomanes qui l'ignoreraient encore c'est sans doute l'une des dernières occasions de s'offrir un authentique choc musical.

Enfin, il resterait à parler de la chanson-titre "Rest' là Maloya", joyau absolu de pureté et d'émotion. Là encore, comprendre la poésie créole n'est pas nécessaire pour la ressentir, et en être bouleversé, et même si Peters n'est pas Brassens ou Ferré, elle le place naturellement à leurs côtés au Panthéon de la chanson française.

26/11/2015

Serge Reggiani "Les Loups sont entrés dans Paris" / Abdoulaye Cissé "Les Vautours" - Les animaux menaçant la paix

Régulièrement, alors que la France ou le monde est frappée par la montée des extrémismes de tous poils, et plus encore quand elle touchée profondément dans sa chair, une chanson refait surface naturellement. "Les loups sont entrés dans Paris", interprétée par l'immense Serge Reggiani, nous parle de l'insouciance qui précède la terreur et qui tant que la menace n'était pas mise à exécution, semble faire office de grigri contra-phobique. Allégorie évidente de l'invasion allemande durant la deuxième guerre mondiale, cette chanson (cet hymne ?) fait vibrer l'âme du peuple de France quand il sent son unité prise à partie. Après les attentats contre Charlie-Hebdo, elle avait d'ailleurs été reprise par Patrick Bruel et Catherine Ringer

Mais il existe une autre chanson, infiniment plus confidentielle, qui utilise les mêmes codes et dénonce globalement les mêmes dérives de la folie des hommes qui veulent assouvir leurs semblables. "Les Vautours" interprétée par le chanteur Burkinabé Abdoulaye Cissé à la fin des années 70 cache, selon toute vraisemblance, derrière des harmonies ensoleillée et un groove entêtant, la mélancolie de l'Afrique face à un occident qui la spolie et la détruit. On retrouve la même évolution inéluctable, couplet après couplet,  mais alors que les loups sont finalement vaincus par le peuple, les vautours, une fois repartis laissent le village à sa désolation.

Qu'il est triste de constater l'amère actualité de cette chanson, presque quarante ans plus tard. Entre temps, le Burkina Faso de Cissé a connu  la liquidation de Thomas Sankara, qui aura prouvé à qui en doutait à quel point le monde occidental, et malheureusement la France dans ce cas particulier, sait faire abstraction de tout humanisme pour défendre ses soi-disant intérêts.

Et puisque les allégories animalières, ramènent tout naturellement vers Jean de la Fontaine et ses fables, sans doute est-il utile de se rappeler que ceux qui se croient agneaux à la merci des loups, peuvent aussi, bien malgré eux, être perçus en vautours par d'autres. Et plus que jamais, on pourra se souvenir de la sentence désespérante et obstinément vérifiable qui conclue Les animaux malades de la peste:

Selon que vous serez puissants ou misérables

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

21/11/2015

"68/88 L'album de nos 20 ans" - Quand Libération laissait Drucker parler musique...

$_35.JPGLa mode des grands classements de tout et de rien ne date pas d'aujourd'hui. En fouillant les bon vieux entrepôts de l'Abbé Pierre, je suis tombé sur cet étrange supplément de Libération, où, pour célébrer les 20 ans d'une révolution manquée qui faillit renverser l'histoire, comme dirait Renaud, la rédaction avait donné à un panel pointu de journalistes le loisir de classer et deviser sur les cent disques majeurs des dernières années. Beatles, Stones, Led Zeppelin, Hendrix, et même les proverbiaux Sex Pistols, que tout le monde cite mais que plus personne n'écoute, les grands classiques du rock sont déjà au rendez-vous. Avec eux, un peu de musiciens noirs (Stevie Wonder et surtout Prince), et un peu de Français pour l'exception culturelle (où l' découvre avec étonnement qu'on préférait alors "L'homme à la tête de choux" à "Melody Nelson"), et pas grand chose d'autre. Vingt-cinq ans plus tard, certains oublis sautent aux yeux, le plus criant, musicalement parlant étant celui de tout groupe allemand. Neu, Can, Kraftwerk, aujourd'hui portés au pinacle des visionnaire de la musique moderne ? Nein ! Rien du tout, rentrez chez vous, Raus ! et laissez nous dire combien Dr Feelgod a révolutionné la musique rock. L'autre incongruité reste l'absence de notre bon vieux hard-rock des familles, Iron Maiden ou AC/DC payant sans aucun doute leurs look capillaire trop déclassé pour les esthètes de Libé, à qui l'histoire a donné raison néanmoins puisque aujourd'hui ces formations sont évidemment tombées dans l'oubli le plus total.

Michel-DRUCKER-350.jpgMais le le meilleur reste à venir dans les commentaires des-dits classements, puisque cinq disques se devaient d'être annotés et chroniqués par les grands journalistes convoqués pour l'occasion. Et dans ces pointures, le cher Michel Drucker, aussi à l'aise que le Prince Albert à la Fête de L'humanité nous offre un monument d'inconsistance culturelle. Prince ? "Le Jules de ma fille l'adore !" Stevie Wonder ? "Je l'ai croisé y'a pas longtemps !" Bashung ? "Je l'ai connu avant tout le monde !"

Chronique de Purple Rain de Prince ( classé 20e)

"Le jules de ma fille était un fondu de Prince, j'ai fini moi aussi par craquer pour ne pas passer pour un "demeuré"! C'est vrai que Prince est un musicien exceptionnel qui bouge magnifiquement, à faire palir - si j'ose dire - la pile électrique Jackson. Je n'ai pas vu le film Purple Rain, et je prie mon gendre de m'excuser une fois encore (j'avais oublié de soir là de changer le numéro de mon décodeur qui me relie quasi quotidiennement à Canal Plus). Cela dit, je sais tout sur le tournage qui eut lieu au studio de la Victorine, à Nice... Le kid de Minneapolis fit mieux que ses confrères d'hier et d'aujourd'hui: Jackson, Springsteen, Bowie: mieux aussi que les Beatles, puisqu'il se mit en scène lui-même. Ce qui ne fut pas du goût de Mary Lambert, l'auteur des clips de Madonna, qui quitta le tournage le seizième jour, suivie de près par Terence Stamp. Pour faire court, j'ai entendu cent fois When Doves Cry, Darling Nikki et Babe I'm a Star, Purple Rain.... Le fiancé de ma fille a raison. Prince bat tous les Jackson à plates coutures sans avoir à décongeler le fantôme de Mick Jagger. Son album est à la fois rock, funk, afro. Une musique de fusion. Bref, Prince est génial. Après ce coulis de superlatifs, j'espère que sa maison de disques me l'amènera bientôt sur le plateau de "Champs-Elysées".

Ni vu ni connu j't'embrouille, je te cause un peu de la maison, des anecdotes inutiles, et quand il faut parler musique "on fera court". Hop, il est déjà temps de signer ce monument. A ce moment de la chronique un petit rappel de la culture musicale de Drucker s'impose:

 

 

C'est rétrospectivement grâce à de telles supercheries que l'on mesure l'importance de ne pas laisser trop d'importance aux avis des autres. Que les classements qui n'en finissent plus de pulluler, les "discothèques idéales" et les "morceaux à avoir écouter avant de trépasser" ne valent pas grand chose. La vérité d'hier ne sera pas celle de demain, alors choisissons nous-mêmes les artistes qui nous touchent et nous parlent, et laissons ces classements, et autres avis d'autorité à ceux qui ont déjà renoncé à se forger leur propre culture.