Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/08/2012

Quelques jours avec Bill Bruford (et son autobiographie)

41lvEAZboML._SS500_.jpgIl est de coutume de lire pendant les vacances. Le temps et l'esprit supposés libres s'y prêtent tellement. Alors cette année, pour être certain de ne pas changer en éternels regrets mes bonnes intentions, je me suis promis en plus de lire, de donner un point de vue critique, avisé et tout en perspective (et modeste, evidemment). Me voici donc au pied du mur, avec d'un côté l'autobiographie de Bill Bruford, batteur émérite du rock progressif notamment, et de l'autre, quelques uns des nombreux disques auxquels il a participé (une centaine selon lui).

Imposante carrière, imposant bouquin qui détaille en 400 pages une vie entière d'un musicien qui n'aura jamais sacrifié sa famille sur l'autel de la gloire ni sacrifié son art (ou l'idée qu'il s'en fait) sur l'autel du succès.

Tel l'honnête citoyen britannique qu'il est, Bill Bruford fait toujours dans la mesure. Il faudra aller chercher dans les souvenirs d'un autre roi de la baguette les anecdotes de groupies enfièvrées ou de beuveries sans fin. A la place, on aura les coups de fil à sa femme restée dans la campagne embrumée et le douloureux souvenir pondéral d'un enregistrement dans le sud de la France coincé entre les multiples repas et les coutumes d'un pays décidément porté sur la bouffe. Exit donc, virées nocturnes, drogues et filles d'un soir, ici, on parle musique avant tout et sous toutes les coutures. Et grâce au regard lucide du batteur sur son temps et son oeuvre, un monde entier se révèle.

IMG_0166.JPGLa vie artistique de Bruford semble musicalement et chronologiquement coupée en deux. Avant et après le grand traumatisme d'un concert géant où l'on devait célébrer la renaissance de Yes, supergroupe progressif à géométrie variable. Englué dans les soucis d'égos et d'avocats encore plus que de musique, le malaise est palpable, mais il faut donner le change. Notre batteur, lui, doit en plus se débattre avec sa batterie électronique sensée le propulser vers des hauteurs insoupçonnables et qui le lachera 15 secondes avant son entrée en scène. La honte suprême ressentie à ce moment semble déterminante dans la suite de sa carrière: Plus jamais Bill Bruford ne laissera les compromis et l'appat du gain décider de son chemin de vie. Celui-ci se dirigera alors tout naturellement vers le jazz avant de prendre fin en 2009, au terme d'une carrière longue de quarante années ressemblant furieusement à celle d'un fonctionnaire zélé.

Mais plus encore que le regard lucide et parfois un brin désabusé que Bruford jette sur sa carrière et même sur ses propres qualités de batteur et de musicien dont il semble constamment douter, c'est quand il se permet de passer en effectif tous ceux qu'il a croisé qu'il devient vraiment passionnant: son pote Phil Collins dépassé par la gloire et les dollars, Chris Squire bassiste nonchalant et parfois désespérant et surtout l'inénarrable Robert Fripp avec qui il révolutionnera en deux fois trois disques le rock progressif. Tous sont décrit avec l'honnêteté d'un homme qui a pris le temps de faire la part des choses. Et c'est évidemment les liens et la vie au sein de King Crimson qui se démarquent: l'admiration sans faille pour le Musicien Robert Fripp (A bien lire, on jurerait qu'avec Bruford, il avait trouvé le batteur suffisamment doué et docile dont il avait besoin) mais aussi l'incompréhension humaine croissante envers l'Homme distant et paranoiaque, les envies de gloire de John Wetton (qui partit trouver celle-ci avec Asia) ou de reconnaissance d'Adrian Belew qui donna vie et chair aux compositions somptueuses mais arides du début des années 80, les coups de sang de Tony Levin, l'homme au Chapman Stick.

Autant de détails, d'histoires et de réflexions qui font vraiment le sel de cet ouvrage, centré avant tout sur la musique. On y trouvera surement l'une des réflexions les plus objectives sur le rock progressif, son essor et son inexorable déclin, mais aussi sur la vie éreintante de studio lors des enregistrement d'album ("Celà revenait à essayer de tirer du sang d'une laitue"), le monde de la musique passé et actuel et la révolution numérique. Le tout dans un style assez fluide, avec un réel sens de la narration, et donc du rythme. Bon batteur ne saurait mentir.

Et avec ça, on écoute quoi ?

Ce genre d'ouvrage représente une vraie aubaine pour se replonger dans un univers musical, et l'occasion aussi de se féliciter d'entretenir une discothèque assez complète pour y dénicher quelques bijoux, (et constater effaré que l'on ne retrouve plus le premier et superbe album de National Health). Honneur donc au Yes des débuts et à King Crimson (avec des morceaux moins immédiats mais qu'une écoute nouvelle a rendu inestimables)

Yes - Roundabout (Fragile - 1971).

King Crimson - One Red Nightmare (Red - 1974)

King Crimson - Neurotica (Beat - 1982)

06/08/2012

Snus "Can't Stop Snusing", Transatlantic "BassX3" - Faites du Freeeeee !

76034505_p.jpg

Des scies, des plaintes, des tours et des bruits. Un trompettiste moitié-fou moitié-yougoslave, qui s'enfuit d'une ville qui s’effondre sur elle-même. Un signal en morse qui se perd dans la brume, une note qui s'éternise, se répète et à la fin des tourments. Autant d'images qui se télescopent lors de la découverte de Can't Stop Snusing, disque témoin d'un jazz étrange et stimulant, qui tient en équilibre entre une maîtrise instrumentale indéniable et la volonté farouche d'outrepasser cette dernière.

La question est posée, brute, inquiétante : Quel autre avenir reste-t-il aux virtuoses de la technique, aux instrumentistes rigoureux si ce n'est celui si indécis du saut dans le vide ? Aussi surement que l'ordinateur a battu Kasparov, un jour viendra où il pourra bluffer les oreilles les plus averties, finaliser les compositions les plus ahurissantes et reproduire les rythmes ancestraux les plus diaboliques aussi facilement qu'il gère notre dernière partie de démineur.

Believing
podcast

A l'écoute de ce morceau, les instruments se changent en outils. Ils chuintent, ils cassent, ils frottent. Là où l'on attend la mélodie, la danse, le soutien, on trouve le vide, le vertige, le bruit. Mais la musique reste là. A l'heure où le progrès offre l'infini des sonorités au bidouilleur doué devant son laptop (et les authentiques artistes du genre ne manquent pas), ces trois mecs choisissent l'option la plus radicale, ils puisent au fond de leur connaissance, de leur expérience, de leur noble art pour ce voyage. Car même lorsqu'ils font du bruit, ils restent viscéralement instrumentistes. La trompette (Niklas Barnö), la contrebasse (Joel Grip) et la batterie (Didier Lasserre) se sont incrustées dans chacune de leur note, de leurs intentions. Qu'il souffle, gratte ou crie, Grip reste contrebassiste, un musicien qui a digéré son instrument, au point que sa musique même la plus libre et extrême sente toujours le vieux bois, les cordes usées et la sueur. Et c'est au coeur de ces étranges et stimulants paradoxes que se trouvent certainement le salut des musiques, qui seront libres et courageuses ou qui ne seront pas...

5024792062522.jpg

Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, je vous offre même un autre morceau prodigieux de la même trempe. Un autre trio, Transatlantic, pour une expérience aussi tellurique que musicale. Clarinettes et contrebasse transformées en engins de chantiers, frottées, piquées. Elles déambulent, se perdent, et retrouvent comme par magie leur sensualité, en un éclair et quelques notes orientales... Sublime.

The Epic
podcast

 

NB: Evidemment, l'ironie fait qu'un autre groupe nommé également Transatlantic, offre une musique à l'exact opposé ce celle-ci, pensée dans ses moindres recoins jusqu'à l'excès. Quel monde immense et merveilleux que celui de la musique !

 

 

 

23/05/2012

Björkenheim, Laswell, Agren "BLIXT" - Power Brio.

blixt.jpegFaire du neuf avec du vieux, grâce à une formule épouvée mais toujours actuelle (guitare, basse, batterie), et aussi dans le cas présent, faire du neuf avec des vieux (le look des barbus joufflus à chapka Bjorkenheim et Laswell mérite le coup d'oeil), voici le résumé de Blixt, joyau gras et sombre sorti chez Cuneiform Records.

Bill Laswell, le bassiste baroudeur au groove agressif connait bien ces trios déjantés. Déjà au sein de Massacre avec Fred Frith à la guitare, il avait expérimenté les élucubrations osées, le RIO, le free-rock déglingué. Similaire dans la forme, le groupe de Raoul (!!) Bjorkenheim ne garde cependant que le gout du risque et du gros son. Beaucoup plus orientée vers le metal et ses riffs brutaux, cette rencontre tire sa force par son aspect charpenté, gras et épais. Et au final cet album, fruit du travail de trois musiciens adeptes du metissage et de l'écoute mutuelle tient autant de la jam session dopée aux amphétamines que de l'exercice d'improvisation et se révèle un formidable exemple d'équilibre musical.

12/03/2012

Laurent de Wilde "Monk" - Deux pianistes, un livre

9782070403141FS.gifThelonious Monk reste sans aucun doute à la fois l'un des jazzmen les plus méconnus (tout du moins du grand public) et l'un des plus adulé. Tout dans ce gros bonhomme vire à la démesure: son gabarit, son talent, son nom, son destin. C'est l'un de ces musiciens, transcendant les genres avec décontraction, que l'on compte sur les doigts d'une (allez, deux) main lorsque s'éteint le siècle.

Et il fallait bien la culture, la classe et l'admiration adolescente de Laurent de Wilde (lui aussi pianiste et lui aussi talentueux au possible), pour rendre compte au mieux de ce destin hors-normes, mais surtout le mettre avec simplicité à la disposition du plus grand nombre. Essentiellement axé sur sa musique et sa carrière, de Wilde explique sa singulière idole sans jamais tomber dans l'abscon. Et profitant de l'aubaine, il explique en plus le jazz, l'importance de la section rythmique ("Jouer avec une bonne section rythmique, c'est comme descendre une rue en pente douce" dit-il en substance), le rôle des producteurs, des labels, pourquoi la trompette ou le saxophone, pourquoi piano/contrebasse/batterie, comment ça se passe en studio, et la drogue dans tout ça ? Voici quelques sujets que l'auteur aborde avec décontraction tout en déroulant la vie de Monk.

Et ce petit extrait, quintessence du style du pianiste prend toute sa saveur après dégustation de l'ouvrage de Wilde. On s'amuse à retrouver ce dont il nous a parlé. Le look du gaillard, ses couvre-chef (" Ce n'est plus un chapeau qu'il porte, c'est une idée de chapeau !"), cette jambe droite qui se démembre, ces doigts de mammouth qui écrasent le clavier, et surtout ces accords, ces ruptures, cette façon maladroite et approximative de dépasser les conventions pour transcender la musique. Et plus que tout encore, il y a ses compositions, immortelles, minérales. Des mélodies qui devaient flotter quelque part en l'air et qui attendaient le talent exceptionnel de Monk pour exister vraiment.

Et ce livre tiendra jusqu'au bout ses promesses, en effleurant avec pudeur la fin de vie du pianiste rongé par ses tourments intérieurs. De Wilde évite de mélanger l'histoire du musicien Monk avec celle de l'homme souvent mutique, parfois incontrolable, voire au bord (ou en plein milieu) de la démence. Tous ces épisodes douloureux se racontent d'abord musicalement (le concert qui se barre en couille, son absence des scènes new-yorkaises) puis d'un point de vue plus terrestre ou médical.

Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, de Wilde a proposé à Arte un documentaire fabuleux, histoire d'en vouloir un peu plus...

http://laurentdewilde.com/monk_188.html

Tout ça pour dire que je connaissais mal Thelonius Monk, et que maintenant, j'ai envie de tout découvrir.

01/02/2012

Officina Zoe "Maledetti Guai" - Acoustique trans(e)-alpine

zoe-officina-maledetti-guai-cd-album-859949401_ML.jpgSi la scène musicale italienne se révèle très dynamiques ces derniers années, avec des formations aventureuses n'ayant pas peur d'avancer (Les excités de ZU ou Aucan son math-électro rock à géométrie variable), on assiste également à un renouveau de ses musiques traditionnelles. Cristina Pluhar et ses tarentelles folles avait déjà conquis les coeur des bobos à travers le joli film "Tous les Soleils" pleins de solex et d'anti-berlusconisme, mais Officina Zoe, groupe originaire du Salento région du sud des Pouilles (dans le talon de la botte pour imager et simplifier) semble faire encore mieux.

Car c'est une véritable transe qui nous est offerte où les sentences, les mélodies se répètent, scandées par le tambourin immuable. On imagine la danse, le soleil, les veuves qui passent au loin, le linge qui sèche, le pêcheur qui remonte ses filets. Cette musique possède quelque chose d'immuable et d'envoutant (elle était d'ailleurs utilisés lors de rituels de gérison), une sorcellerie de premier ordre qui sait pourtant rester absolument moderne. Quand l'accordéon hoquète à l'infini, il rappelle la musique électronique et si sur une mélodie simple et limpide se construit un morceau tout en finesse, on pense au rock progressif mélodique et soyeux qui avait aussi participé à la gloire musicale de ce pays en d'autres temps. Quant aux voix de Cinzia Marzo et Rachele Andrioli, elles s'enchevêtrent à merveille et peuvent à elles seules laisser pantois d'admiration.

Respectueux des traditions autant qu'aventeureux, ce disque est un véritable miracle. Il fallait que ce soit dit.